Serge D’Ignazio, l’ouvrier photographe

            Serge d’Ignazio est un photographe amateur et indépendant. Il nous a fait le plaisir de présenter son travail photographique lors de l’Université populaire à l’Université Paris Descartes vendredi 31 janvier 2020, qui a mis à l’honneur les thèmes chers au photographe.

Suzanne Regelsperger, étudiante en master d’anthropologie à Paris Descartes revient sur ce moment. Evidemment cet article est illustré par les photos de Serge D’Ignazio, que vous pouvez découvrir dans leur totalité ici.

Nous avons visionné un grand nombre de ses photographies tout au long de la conférence. Toutes en noir et blanc, elles ont été prises au cours de sa participation aux mobilisations des Gilets Jaunes, depuis l’Acte I en novembre 2018. Bien qu’il n’ait pas photographié que les Gilets Jaunes, c’était ici l’occasion de mettre la focale sur ces séries photographiques. Sa photographie est dite sociale, car elle donne à voir et à (re)penser les luttes sociales actuelles, en se situant au cœur de celles-ci, sans artifices.

Serge, dans un dialogue très fécond avec la salle, relatait son expérience, expliquait le parcours professionnel et militant qu’il a emprunté en commentant de façon précise et vivante certaines des photographies. Il ne les vend pas mais les offre, et les laisse en libre circulation sur Internet. Il est arrivé qu’un journal insiste pour lui offrir une rémunération lorsqu’il publie ses photographies, car « tout travail mérite son dû ». Il est poussé par une envie de montrer les visages des manifestant.es dans leur diversité, les slogans inventifs et subversifs parsemant les cortèges, ainsi que par une envie plutôt originale de montrer les visages derrière «les forces de l’ordre», ceux des CRS, des «baqueux» mobilisés. Cette photographie sociale est, pour Serge, un moyen privilégié d’être présent et d’agir politiquement, un moyen notamment de dénoncer les violences infligées aux Gilets Jaunes. Mais cet engagement militant de Serge n’exclue pas une certaine distance dans sa pratique de la photographie : il dépeint la violence telle qu’elle apparaît aux yeux de qui est présent à l’évènement, sans chercher à en esthétiser l’aspect, ni à produire un discours sur cette violence. Il se rend le témoin de ce qui se passe, se joue, attentif aux détails sans perdre de vue l’ensemble du contexte ; et s’emploie à restituer une humanité qui est résolue à se battre, malgré les attaques de la part de nos systèmes politique, médiatique et/ou judiciaire.

Sa démarche photographique est, en elle-même, très humaine. Il demande toujours aux personnes photographiées au préalable si elles acceptent d’être prises en photo et confie qu’on lui a rarement refusé un cliché, au contraire. Etre photographié représente un risque, celui de se voir poursuivre en justice et dans une violation totale du droit à manifester. C’est pourquoi c’est aussi un acte militant, presque politique, d’offrir son image à l’œil et l’appareil de Serge, car c’est «acter» que nous sommes là, nous n’avons pas peur des conséquences répressives et nous existons. Sa photographie produit une mémoire visuelle de l’évènement, l’ancre dans un déroulé historique et politique, en s’enracinant toujours dans l’expérience concrète et sensible de tout un chacun. On pourrait dire que Serge d’Ignazio restitue par ses photographies comme une « subjectivité du collectif », ici celui des Gilets Jaunes, là celui des manifestants contre la réforme des retraites, etc.

Le travail de Serge d’Ignazio touchera pour sa justesse. Les photographies et les récits qui les accompagnent témoignent d’un courage et d’une ténacité dont font preuve à la fois les manifestants et le photographe, qui se trouve être d’une grande humilité. Un appel à « résister encore » nous est lancé, expression qui donne le titre d’une chanson venant d’être produite par un groupe de rap, la Scred Connexion, que je trouve à propos. Un appel à rester unis face à la violence systémique et aveugle des gouvernements, à ne pas baisser les bras, ne pas capituler. Le mouvement des Gilets Jaunes, mis à l’honneur dans le travail de Serge, qui se dit «ouvrier-photographe» et a été présent à tous les Actes, se poursuit en pénétrant d’autres luttes, comme celle qui se déroule actuellement contre la réforme des retraites par points voulue par Macron. La conférence a été l’occasion de revivre différemment des évènements sociaux qui ont fait la une des médias, mais bien peu sous cet angle. Il s’agit de confronter notre œil à une réalité qui a été déformée, voire niée. Celle d’une violence (socio-économique et matérialisée, physique) mais aussi celle d’une unité et d’un espoir populaires, dans la lutte.

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